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30 nov. 2021
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Guillaume Gibault (Le Slip Français): "Il faut en permanence innover pour faire plus local et plus durable"

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30 nov. 2021

(ETX Daily Up) - Tout a commencé avec 600 slips dans un garage, et un pari entre copains. En 2011, Guillaume Gibault, fondateur du Slip Français, surprend par ses convictions et son idée - souvent jugée folle - de vendre des slips fabriqués en France sur internet. Un pari qui semble relevé haut la main, puisque la marque n'a cessé de grandir pour s'ouvrir aux vêtements, et plus récemment à la pantoufle. L'entrepreneur revient sur une décennie d'innovations, de savoir-faire, et d'engagements, et nous parle des changements et mutations observés plus largement dans l'industrie textile. Rencontre.



Comment est née l'idée, il y a tout juste dix ans, de créer une marque centrée sur le slip ?

Guillaume Gibault: C'est un pari avec des copains. J'avais envie de monter ma boîte, j'ai toujours bien aimé la mode et j'étais persuadé que le métier allait pas mal changer, notamment avec internet. Je me suis dit que certains produits étaient plus adaptés à la vente en ligne, comme le sous-vêtement, qui est petit, léger et qui ne s'essaye pas, d'autant plus qu'il y a un vrai savoir-faire en France. Il y avait forcément une bonne idée à trouver. Et en rigolant avec des copains, il y en a un qui m'a dit que je n'arriverai jamais à vendre des slips sur internet… Et ça fait dix ans que ça dure !

On parle même de 25 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2020. Pensiez-vous que l'aventure du Slip Français prendrait une telle ampleur ?

GG: Bien sûr que non. Tout a démarré sur un pari, je trouvais l'idée sympa mais jamais je n'aurais pu imaginer que la marque grandisse aussi vite. Et encore plus que cela crée une sorte de nouvelle dynamique dans l'industrie, qu'il s'agisse des circuits courts, de l'impact carbone des produits, ou même du fait d'essayer de relocaliser. Je pense qu'on a vraiment enclenché une dynamique qui n'existait pas il y a dix ans dans la mode.

Que diriez-vous à ceux qui vous regardaient avec de grands yeux ébahis, pour ne pas dire moqueurs, il y a dix ans ?

GG: Juste qu'il fallait me faire confiance (rires). C'est vrai qu'au début les gens disaient 'mais qu'est-ce qu'il va faire avec des slips, en plus fabriqués en France ?'. Tout le monde disait que ça n'allait jamais marcher, que c'était trop cher, que c'était mission impossible. Mais j'ai tenu bon, j'ai cru en mon idée, et j'ai aussi rencontré des fabricants géniaux. Pendant dix ans, on a construit un écosystème de fabricants qui est une vraie richesse et une vraie force, et que beaucoup de gens nous envient. On voit bien aujourd'hui que la grande distribution et les marques de mode veulent relocaliser, fabriquer différemment, et le faire savoir à leurs clients, mais nous, nous avons mis dix ans à construire tout ça. Ce n'est pas une chose qui se fait du jour au lendemain.

Est-ce que ce n'est pas plus facile quand on part de zéro ?

GG: C'est sans doute plus facile d'une certaine façon, car nous avons tout pensé avec cette idée en tête. On savait qu'on faisait deux fois, voire trois fois, moins de marge que les autres marques. Les coûts, la structure de l'entreprise, ou encore l'équilibre de rentabilité… Tout a été construit en partant d'une marge moins forte. Une marque qui a l'habitude de travailler à l'autre bout du monde, d'acheter des produits peu onéreux, et de ne pas trop regarder comment ils sont fabriqués, aura plus de difficultés à se transformer, ne serait-ce que parce que ses clients sont habitués à un certain niveau de prix. Changer est plus compliqué, mais rien n'est impossible. Les grandes entreprises de textile ont quand même des moyens et un ancrage pour parvenir à faire la transition. Je pense qu'elles n'ont de toute façon plus le choix parce que leurs clients leur demandent, et parce qu'elles sont elles-mêmes convaincues qu'il faut faire mieux. 

Il y a dix ans, votre ambition était de réinventer la fabrication textile dans l'Hexagone. Le pari est-il relevé ?

GG: Le pari est infini. Il faut en permanence innover pour faire plus local et plus durable. Mais oui, nous sommes quand même devenus une entreprise à mission l'année dernière, et nous avons écrit dans notre statut que nous voulions réinventer avec panache l'industrie textile française. On a fait un bon bout de chemin, et on a montré que c'était possible. On n'est plus une petite entreprise anecdotique qui démarre, on est installé, donc maintenant il faut continuer à innover. Il y a encore énormément de travail à faire sur le recyclage ou l'origine des fibres, notamment. Je pense qu'on a prouvé que c'était possible au niveau de la confection, maintenant il faut continuer le travail sur l'amont de la filière.

Et si l'on regarde plus largement l'industrie textile française. Qu'est-ce qui a véritablement changé en dix ans ?

GG: D'un point de vue client, il y a eu une prise de conscience graduelle qui est toujours d'actualité. C'est une tendance assez stable. Je ne vois pas de transformation spectaculaire, et je n'ai pas l'impression que du jour au lendemain les clients se sont rués dans les boutiques de marques engagées. Ca prend de plus en plus de place, et le Covid-19 a participé à l'accélération de cette tendance, mais finalement les gens reviennent aussi assez vite à leurs habitudes d'avant. Les clients peuvent aussi s'y perdre un peu, car même les grandes marques de fast fashion communiquent aujourd'hui sur leurs engagements.

Quand telle marque de fast fashion sort une collection qu'elle qualifie de green, plein de gens sont contents d'acheter cette gamme sans forcément se rendre compte que ladite entreprise n'a pas du tout remis en question ni son modèle ni sa façon de fabriquer. Le vrai changement de ces dix-huit derniers mois concerne les entreprises de la filière textile française, qui sont peu nombreuses mais se sont redécouvertes, et ont redécouvert qu'elles avaient une agilité, une capacité à faire des choses. Avec le plan de relance, il y a environ une centaine de projets d'investissement et de R&D dans la filière textile française, et ça, c'est assez nouveau, récent, et c'est enthousiasmant. Il y a une nouvelle dynamique de ce côté-là.

Acheter du made in France durable représente un coût qui n'est pas accessible à tous, jeunes compris. Comment faire en sorte que tout le monde y ait accès ?

GG: Il y a deux choses. D'abord, il faut être conscient que quand on achète des produits de qualité, ils durent plus longtemps. On va peut-être dépenser plus de 100 euros pour un pull made in France, mais il va durer au moins dix ans, et il ne se démodera pas car c'est un produit basique de super qualité. Ce qui est finalement mieux que d'acheter un pull à 25 euros mais qu'il faudra changer quatre fois dans l'année. Il faut finalement peut-être apprendre à se restreindre dans ses pulsions d'acheter des produits dont on n'a pas forcément besoin. Et d'un autre côté, il faut miser sur l'innovation. Aujourd'hui la variable qui fait qu'un produit made in France coûte cher, c'est le temps de main d'oeuvre, qui est forcément plus cher en France que dans d'autres pays. La solution est d'investir et d'imaginer des machines pour automatiser un maximum de tâches. Cela ne veut pas dire que l'on va détruire des emplois, bien au contraire, car on va ramener des emplois de qualité, former des gens, et créer des filières, et en plus on pourra sortir des produits moins chers.

Les jeunes de 15-25 ans sont la génération la plus sensibilisée à l'éco-responsabilité, mais ils achètent toujours de la fast fashion. Comment faire évoluer les choses ?

GG: Il y a de la pédagogie à faire de la part des marques. Il faut être transparent, et expliquer la démarche. On voit bien que de nombreuses marques de fast fashion surfent sur une image engagée et responsable, sans pour autant changer leurs méthodes. Il faut donc expliquer comment cela fonctionne, communiquer de façon claire, et surtout donner envie aux gens de payer un peu plus cher pour un produit de qualité qui dure. Mais cela avance quand même dans le bon sens. Depuis dix ans, on voit que nos convictions et notre travail payent. 

C'était le Black Friday. Comment voyez-vous cette période?

GG: Ce qui me pose problème dans le Black Friday, c'est que s'il y a des promotions à moins 70% c'est qu'il y a quelque part dans la chaine de valeur une chose qui ne fonctionne pas. Et puis surtout, il ne s'agit pas de soldes, comprendre des stocks invendus pour telle ou telle raison, mais de produits qui sont spécifiquement fabriqués pour cette occasion, dans des conditions qui permettent d'aboutir à de telles réductions.

Vous avez commencé avec 600 slips dans votre garage. Aujourd'hui, il y a du prêt-à-porter, des chaussettes, et des pantoufles. Quelle est la prochaine étape ?

GC : Nous n'allons pas rajouter de catégories, mais la prochaine étape est de continuer à innover sur les filières. Il ne s'agit pas de créer des produits pour créer des produits, mais de s'intéresser à des projets qui peuvent donner naissance à des produits encore plus locaux et plus durables.
 

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